Mes racines




Depuis la nuit des temps, la parole contée fait partie du “fond commun” de l’humanité. Cette parole contée transmise de bouche à oreille n’est jamais figée comme un texte sacré.
Chaque conteur successif va y ajouter son “grain de sel”(et c’est tant mieux). Tout comme pour la musique traditionnelle qui n’est pas figée sur une partition à rejouer à l’identique, le conte meurt une fois figé dans un livre.
Rien n’est plus ennuyeux que la lecture d’un recueil de contes qui est comme une pathétique collection de papillons morts épinglés sur les pages.
Le travail du conteur est de “donner corps” à une histoire pour garder le récit vivant. A l’image du gardien du feu qui doit veiller à ce que la flamme ne s’éteigne pas , le conteur est le gardien de la parole. Il faut pour cela que le conteur s’approprie l’histoire, la digère et la restitue sans quoi il n’est qu’un pitoyable magnétophone-perroquet. Le conteur est un moulin à paroles perpétuellement avide de “grain à moudre”.
Un des éléments d’appropriation d’une histoire est de lui donner la couleur d’un terroir, de la plonger dans un contexte culturel pour lui en procurer les saveurs et les couleurs.


A l’image du cuisinier, le conteur va accommoder son histoire “au beurre ou à l’huile d’olive”. Il importe donc pour un conteur de bien prendre conscience de ses ancrages, de ses “racines”pour procurer à son histoire une dimension “humaine”.
C’est sur base de ces petites considérations que je me suis posé la question: “Où sont mes racines ?”
Et là je n’ai pas eu à entamer de grandes réflexions, elles sont à Bruxelles bien sûr.




L’épicerie de ma grand-mère


Ma grand-mère était épicière au centre-ville de Bruxelles, non loin de la Place Anneessens (lieu que les vieux bruxellois appellent encore “l’ave a-met” ,“l’ancien vieux marché” qui s’y tenait en bord de Senne avant d’être transféré à la place du Jeu de balle dans les Marolles). Tout gamin, durant les vacances scolaires, j’allais aider à l’épicerie. Je crois bien que c’est là que j’ai chopé le virus bruxellois.
Je me souviens de l’arrière-boutique: un indescriptible capharnaum avec le café noir sur le poele, les chats somnolents sur les piles de factures et le gros téléphone mural en bakélite noir. Je me souviens de l’odeur de la cave aux produits de lessive, des énormes toiles d’araignées de la cave à vin et des pyramides de vidanges dans la cour. Tout en haut des rayons, la statue en plâtre de Saint-Antoine trônait entre les bouteilles de vinaigre “l’Etoile”. 

Bien sûr, Bruxelles n’était déjà plus celui de “Bossemans et Coppenolle”, mais il y avait encore cette truculence “pagnolesque”. Les mêmes clients repassaient plusieurs fois sur la journée car à cette époque-là, en achetant deux tranches de salami, le “lien social” était compris dans le prix.



C’est donc avec les deux pieds bien ancrés dans ce terreau bruxellois que mon imaginaire de conteur s’est développé. Par la suite, au fil des ans, j’ai continué à “cultiver” ces racines par des déambulations dans les rue de Bruxelles, par les lectures, le théâtre de Toone, les balades au cimetière de Bruxelles. Ce n’est que bien des années après que j’ai pris conscience de l’importance de cet “ancrage” bruxellois en tant que conteur. 


Parmi les incontournables des personnages bruxellois: la marchande de caricoles bien sûr



Et n'oublions pas l'inénarable Receveur de tram avec la célèbre tirade: "Jef de flech es af"

C’est en allant conter à l’horloge du Sud avec des conteurs africains que je me suis rendu compte de ce qu’étaient les racines d’un conteur. Tout en ne devenant surtout pas un radoteur nostalgique du “temps où Bruxelles Bruxellait” ou du “c’était mieux avant”, j’emporte un petit peu de ce terreau bruxellois qui reste collé à mes semelles sur les chemins du conte, à l’image des grains de sables qu’on ramène au fond de ses poches après des vacances à la mer.

Bruxelles, avec tous ces personnages truculents: quel plaisir lors de la soirée des Conteurs en Balade au Musée du Tram que d'avoir pu incarner ce formidable personnage du receveur de tram.

Photo: Michèle Maquet

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