Petits carnets bruxellois

ALCHIMIE
Tout le monde sait que la Grand Place de Bruxelles est la plus belle place du monde. Ce qui se sait beaucoup moins, c'est que certains considèrent qu'elle dissimule sous ses ors et ses statues de grands secrets, dont seuls quelques rares initiés pourraient percevoir le sens. Il s'agit ici ni plus ni moins des secrets du Grand Oeuvre Alchimique. Perché tout en haut de la flèche de l'Hôtel de Ville, l'Archange Saint-Michel veille sur nous. On aurait découvert sous son talon une médaille en argent enfermée dans un étui en plomb, lui-même placé dans une boite en fer. Cette boite était sertie dans le pivot d'une sphère en cuivre portant Saint Michel, alias le mercure, caparaçonné d'étain et recouvert de feuilles. L'argent, le plomb, le fer, le cuivre, le mercure, l'étain et l'or: les sept métaux de la rose alchimique. Pur hasard ? Peut-être, mais certains prétendent que le hasard cela n'existe pas...

AMIGO
Depuis très longtemps, Bruxelles est un véritable carrefour culturel. Les langues du Nord y rencontrent celles du Sud. Ce brassage de langues a engendré d'incroyables mélanges qui expliquent la présence à Bruxelles de parlures uniques au monde qu'on pourrait qualifier d'Esperanto surréaliste. Au Moyen-âge était établie à deux pas de la Grand Place une maison d'arrêt qui accueillait les petits malfrats et les ivrognes. En vieux flamand "prison" se dit "vreunt". Ce mot, assez proche phonétiquement de "vriend",ç-à-d "ami" a été traduit tout naturellement en espagnol par "amigo", vocable pour le moins étrange pour désigner une prison. Curieusement "l'Amigo" est aujourd'hui le nom d'un hôtel de luxe. Il y a fort à parier que peu des touristes qui y sont hébergés connaissent l'origine de ce nom...

ANIMAUX MARINS
Voilà bien longtemps que les derniers bateaux ont quitté le vieux port de Bruxelles pour voguer vers d'autres horizons. Pourtant, l'imaginaire marin est resté bien ancré dans le quartier Sainte-Catherine. Les enseignes des bistrots telles que "Au Vieux Port, la Boussole..." évoquent encore des rêves de grand large. Certains habitués des lieux ont d'ailleurs conservé la démarche chaloupée si caractéristique des vieux loups de mer. Mais des créatures bien plus étranges hantent le vieux port, le bestiaire océanique bruxellois est riche. Ici, comme en maints endroits de la ville, le traducteur fou a encore frappé. C'est ainsi que la rue du "Chien Marin"rappelle qu'on a découvert là le cadavre d'un phoque ("zeehond"en flamand), alors que l'enseigne de l'auberge du Cheval Marin arbore un hippocampe ("zeepaardje" en flamand).

BULS
Défenseur acharné des arts et du patrimoine historique de la ville, Charles Buls a assurément été l'un des grands bourgmestres de Bruxelles. Et quand on dit grand, c'est dans tous les sens du terme, puisque la longueur de ses jambes impressionnait ses administrés. Un des jeux de bistrot les plus populaires de l'époque était le zanzibar ou 421, mieux connu par les bruxellois sous le nom de "pitchesbak". Lorsque sortait le chiffre onze, c'était la tournée générale. Ce chiffe onze, très redouté pour le porte-monnaie des joueurs, était appelé "de benen van Buls" , ç-à-d "les jambes de Buls". Quand on vous dit que c'était un grand bourgmestre...

CHEVALIERS DE L'HUITRE D'OR
A Bruxelles, comme ailleurs, les sociétés secrètes fascinent. Rites étranges, langage codé, lieux de réunion mystérieux: Tous les ingrédients sont réunis pour nourrir l'imaginaire. On raconte qu'au XIXème siècle, les Chevaliers de l'Huître d'Or se réunissaient dans une maison de la Rue Villa Hermosa. Les réunions de ces importants personnages masqués n'étaient pas consacrées à d'occultes travaux ésotériques ou à de savantes dissertations métaphysiques mais à quelques chose de bien plus important: la gastronomie. Le cri de ralliement des frères était: "Tout pour un canard ". Tout un programme !

CHOESELS
Voilà bien l'un des plus grands mystères de la cuisine bruxelloise. A commencer par le mot "choesels" lui-même qui ne figure dans aucun dictionnaire d'aucune langue. Le plat est évoqué en 1867 par Charles De Coster dans la "Légende de Tijl Uylenspiegel", dans laquelle le truculent personnage de Lamme Goedzak se délecte de "viandes fières". En 1903, le colonel Newham Davis en parle dans un guide de voyage gastronomique à travers toute l'Europe: There is a dish often seen on the carte called "Choesels à la bruxelloise". It is however, a dish of mystery. L'officier anglais n'en dira pas plus, le mystère reste entier.

CHOLERA
C'est en 1866 que le sinistre "cavalier vert" s'est invité pour la dernière fois à Bruxelles. Le Docteur Winner est appelé au chevet d'un des personnages les plus importants du Royaume, le général Chazal qui est ministre de la guerre. Le diagnostic est sans appel: choléra! Le patient doit être mis en bière sans délai. Mais, un fabuleux prodige se produit: de la cendre chaude du cigare du docteur tombe sur la main du patient qui pousse un cri et se réveille. Le général, ayant pris conscience des insuffisances de la médecine de son temps, trouve plus prudent de battre en retraite dans un environnement plus sain que celui de la Senne et se retire dans les Pyrénées où il vécut encore 26 ans bien à l'abri des charges mortelles du cavalier vert.

EAU CHAUDE
On trouve dans les Marolles un estaminet portant un nom pour le moins étrange: "l'Eau Chaude". Si vous y passez, vous pourrez d'ailleurs y admirer une magnifique collection de bouilloires. Jadis, dans ce quartier très populaire, bon nombre de ménages ne disposaient d'aucun moyen pour chauffer de l'eau. Dès cinq heures du matin, les ménagères allaient acheter de l'eau bouillante chez le marchand d'eau chaude pour deux centimes, et pour 15 centimes de plus on avait même le café. Mais, inutile de chercher, vous ne trouverez plus de marchand d'eau chaude dans les Marolles ,et pour 15 centimes vous n'aurez même pas un verre d'eau froide.

ETUVES
Parmi toutes les rues de Bruxelles, il en est une qui est le point de passage obligé des touristes du monde entier, c'est la Rue de l'Etuve à l'angle de laquelle trône notre célèbre "ket". Peu nombreux sont les visiteurs qui connaissent l'origine de ce curieux nom de rue. Au moyen-âge, les étuves sont des établissements de bains chauds établis à proximité de fontaines. Le succès de ces établissements ne s'expliquait pas uniquement par un attrait immodéré de nos ancêtres pour le barbotage en cuve, mais par la présence en ces lieux de jeunes chambrières très légèrement vêtues, lesquelles contribuaient au caractère "chaud" des lieux. Il est bien sage d'avoir conservé cette dénomination d'étuve, sans quoi notre célèbre ket aurait été logé... Rue du Lupanar, ce qui aurait pu faire mauvais genre...

HOTEL DE VILLE
Même si les Bruxellois sont modestes et objectifs, il convient de se rendre à l'évidence: la Grand-Place est la plus belle place du monde. Et pourtant, malgré toutes ces splendeurs, tout n'est pas parfait à commencer par l'Hôtel de Ville lui-même qui est vachement asymétrique. Les rumeurs les plus folles circulent à ce sujet, le moment est enfin venu de faire toute la lumière sur cette affaire. Pour le choix de l'emplacement de la tour qui devait porter Saint-Michel, Jan Van Ruysbroek a eu recours à un procédé d'une grande rigueur scientifique. Ayant appris que les moines d'Afflighem conservaient précieusement une plume prélevée sur les ailes de l'archange, il a lâché celle-ci du haut d'une échelle. La sainte plume est venue se poser à l'endroit EXACT ou il convenait d'élever la tour de l'Hôtel de Ville. Qu'on arrête donc une fois pour toutes de médire sur ce "schieven architekt"...

MAISON DU ROI
Nous avons déjà évoqué les traductions fantaisistes qui sont légions à Bruxelles, lesquelles font le bonheur des guides touristiques et des raconteurs d'histoires. La Maison du Roi, ce magnifique bâtiment sur la Grand-Place, est appelée "Broodhuis" en néerlandais. La traducteur fou a-t'il encore frappé ? Eh bien non ! Cette imposante bâtisse mérite les deux dénominations car avant d'abriter l'administration du Duc de Brabant, on y trouvait la halle au pain. Charles Buls ne s'y est d'ailleurs pas trompé puisqu'il a décidé que la girouette qui trône au sommet du bâtiment serait ornée à la fois d'un pain et d'une couronne royale.

MAROLLES
Quand on évoque les Marolles, on pense bien sûr au vieux marché avec tout son "brol", cet incomparable bric-à-brac dans lequel on aime à déambuler. Peu nombreux sont ceux qui connaissent la véritable histoire de ce quartier historique de Bruxelles, qui a depuis toujours occupé une place à part. Dès le moyen-âge, on se méfie de la population qui habite autour de l'église de la Chapelle: des rebelles, des tanneurs aux couteaux effilés qu'on préfère voir en dehors des murs de la cité. Sur le Galgenberg, la colline qui domine le quartier, se dressent les potences pour inciter les fortes têtes à se tenir calmes. Plus tard, on tentera même d'écraser l'âme du quartier sous le poids du "mammouth" (le palais de justice). Mais, l'esprit de résistance est bien vivace, la bataille de la Marolle de 1969 s'est terminée par l'enterrement du promoteur, de sa fille la bureaucratie et de son fils l'expropriation.

MONT DE PIETE (chez "ma tante")
L'adage est bien connu: "on ne prête qu'aux riches!", et c'est souvent vrai. Il existe néanmoins à Bruxelles une institution qui permet aux plus démunis d'avoir accès au crédit, il s'agit du Mont de Piété, en plein coeur des Marolles. Cette institution de prêt sur gage est une véritable caverne d'Ali Baba puisque ses murs renferment des milliers d'objets des plus diversifiés. Dans le langage populaire, lorsque quelqu'un a été emprunter au Mont de Piété, on dit qu'il a été chez "ma tante". Il semble que cette expression a été utilisée pour la première fois à Paris par le jeune Prince de Joinville, fils de Louis-Philippe. Pour payer ses frasques, le jeune homme désargenté a été déposer en gage une montre en or offerte par sa mère. Lorsque celle-ci lui a demandé pourquoi il ne portait pas sa montre, il a répondu:"je l'ai oublié chez ma tante..."

PORTE DE HAL
La Porte de Hal, tout le monde la connait. Il est vrai que cet imposant château romantique ne passe pas inaperçu et est plutôt sympathique. Et pourtant, pendant bien longtemps, l'édifice a été mal-aimé des Bruxellois. Il faut dire qu'il avait une bien sinistre réputation puisque la porte a été transformée en prison, laquelle abritait la "Silvergalg" ou "potence d'argent". De plus, c'est devant la Porte de Hal que se dressait la guillotine. Mais les Bruxellois ne sont pas des tragédiens et ce sont très vite les plaisanteries qui ont repris le dessus. Alors que les autorités de la Ville avaient promis d'y placer de magnifiques grilles, l'édifice demeurait désespérément entourés d'affreuses palissades. Lorsqu'une mère de famille du quartier voyait revenir son gamin avec une tignasse décoiffée, elle s'écriait: "Menneke, tu t'es encore une fois coiffé avec les grilles de la Porte de Hal..."

PRALINES
Ces Bruxelloises-là sont parfois un petit peu enrobées, mais elles peuvent aussi être parfaitement moulées. Ce qui est sûr, c'est qu'elles sont tout simplement irrésistibles. Il s'agit bien sûr des pralines, ces joyaux chocolatés que le monde entier nous envie. C'est en 1857 que Jean Neuhaus, un chocolatier suisse, s'associe avec son beau-frère pharmacien. L'éternel problème de la pharmacie est de "faire passer la pilule", laquelle peut parfois avoir un goût amer. L'association du chocolatier et de l'apothicaire va faire des miracles. Ce savoir-faire familial va déboucher sur une des inventions majeures du 20ème siècle, en 1912, Jean Neuhaus junior invente la praline. Et, à tout joyau son écrin, c'est en 1915 que Louise Agostini, son épouse, invente le ballotin.

QUASIMODO
Tout le monde connait le bossu de Notre-Dame: Quasimodo, le carillonneur qui ne quitte jamais les tours de la cathédrale. Par contre, peu nombreux sont ceux qui savent que nous avons aussi eu notre Quasimodo ici, à Bruxelles. Il s'appelait Noël, il ne quittait jamais sa tour du haut de laquelle il observait la ville. Vous pensez sans doute qu'il s'agissait de la tour de la cathédrale Sainte-Gudule qui fait vaguement penser à Notre-Dame de Paris ? Eh bien non, notre Quasimodo bruxellois logeait dans la tour de l'église Saint-Nicolas, à deux pas de la Grand Place. Le brave Noël, jadis abandonné à la porte de l'église, a grandi et vieilli sous ses voûtes pour en devenir le carillonneur et serviteur dévoué. Ne cherchez pas cette tour qui servait jadis de beffroi à la ville, elle s'est effondrée en 1715 sous le poids...de ses cloches.

SENNE
Le Bruxellois est d'un tempérament plutôt joyeux. Il est néanmoins très facile de le plonger dans la nostalgie. Montrez-lui donc ces magnifiques aquarelles de Van Moer représentant Bruxelles au 19ième siècle avec la Senne à ciel ouvert...Cette rivière aux berges couvertes d'iris qui serpente paresseusement jusqu'à la mer qui est à l'origine de la naissance de la ville n'est plus qu'un souvenir enfoui au plus profond du coeur des Bruxellois. Au fil du temps, notre pauvre rivière, jadis si bucolique, était devenu un véritable égout à ciel ouvert répandant ses odeurs pestillentielles dans la ville. D'innombrables bestioles, petites ou grandes, proliféraient joyeusement dans tout ce cloaque. C'est au lendemain d'une terrible épidémie, en 1867, que la Senne a été confinée à tout jamais dans les ténèbres sous la ville. Et voilà que, quelques années plus tard, à partir de 1937, on la détourne dans un tunnel en béton. Désormais, la Senne ne coule plus sous le coeur de Bruxelles et, dans le lit de la rivière, les rames des bateliers ont été remplacées par les rames du pré-métro. Curieux destin pour cette rivière qui a vu naître la ville...

SEPT
Certains prétendent qu'il n'y a pas de hasard. Allez savoir ! Ce qui est sûr, c'est que si le hasard existe, il nous joue parfois des tours facétieux. Savez-vous le nombre de couleurs qui composent l'arc-en-ciel? Le nombre de nains qui accompagnent Blanche-Neige? Le nombre de femmes de Barbe-Bleue? Le nombre de marraines de la Belle au Bois Dormant ? Encore et toujours le chiffre sept. S'il est une ville dans laquelle le chiffre sept est omniprésent, c'est bien Bruxelles: sept collines, sept portes, sept grandes familles, sept échevins, sept bras de la Senne, sept églises, sept hôpitaux... Bien sûr, tout ceci est peut-être le fruit du hasard. Vous savez, le hasard, comme lorsqu'on lance le dé dont la somme des côté opposés fait toujours...sept. Mais, avant d'affirmer quoi que ce soit, il convient toujours de tourner sept fois la langue dans la bouche.

STEENPOORT
Certains croient que les géants sont des créatures imaginaires qui n'existent que dans les livres de contes pour enfants. Imaginaires ou pas, nul ne le sait, mais ce qui est sûr c'est qu'une rue de Bruxelles s'appelait la Rue Montagne du Géant. Drôle d'histoire...On raconte en effet qu'un géant habitait là avec sa fille Helena. C'est pour obtenir la main d'Helena qu'un jeune et fringuant seigneur a fait percer un portique de pierre dans le mur d'enceinte de la ville, ce avec la complicité des lutins de la forêt de Soignes. Ce portique de pierre est devenue une des sept portes de la Ville, on l'a tout naturellement appelée la Steenpoort et ça ce ne sont pas des histoires...




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